Il existe une page légendaire de l’histoire culturelle haïtienne que peu d’époques auraient pu enfanter.
Le 8 avril 1964, le stade Sylvio Cator de Port-au-Prince fut le théâtre d’un événement proprement surréaliste : un match de football opposant les deux plus grands rivaux de la musique haïtienne. Mais pour comprendre cette soirée d’exception, il faut remonter à son origine : un simple sketch audio.
Dans les années 1960, Haïti était musicalement coupée en deux. D’un côté, Nemours Jean-Baptiste, père du Compas Direct. De l’autre, Wébert Sicot, créateur de la Cadence Rampa. La rivalité entre les deux maestros faisait rage à la radio et dans les bals ; leurs fans respectifs ne se mêlaient guère, et chaque carnaval tournait à la joute de chansons piquantes.
C’est dans ce climat électrique que le maestro Raoul Guillaume, grand musicien lui-même et président du club Excelsior, eut une première idée de génie : enregistrer un sketch dans lequel il simulait, en commentateur imaginaire, un match de football entre les deux orchestres rivaux. Le résultat fit un carton. Le public haïtien, hilare et conquis, s’empara de cet objet sonore avec un enthousiasme qui dépassa toutes les espérances. La musique qui servait de fond au sketch fut d’ailleurs réarrangée pour donner naissance à un morceau à part entière : Vive le Football, titre qui traversa les décennies et fut repris, modernisé, réinterprété par bien d’autres groupes, devenant à sa manière un classique du répertoire populaire haïtien. Dans la fiction originale, le match s’était conclu sur un score de 1-1, interrompu par la pluie.
Raoul Guillaume raconta plus tard qu’en se rendant chez son garagiste, il avait surpris les employés à écouter le sketch, persuadés d’entendre le récit d’un vrai match de football.
Le succès fut tel qu’une évidence s’imposa : pourquoi ne pas faire exister ce match pour de vrai ?
Quelques mois plus tard, le stade Sylvio Cator ouvrait ses portes pour la version réelle de ce qui n’avait été qu’une blague radiophonique. Raoul Guillaume, fidèle à son personnage, officia cette fois comme arbitre en chair et en os. Les deux orchestres interprétèrent chacun leur chanson carnavalesque de l’année ; mais contrairement aux joutes musicales souvent acerbes, l’esprit était à la camaraderie. Nemours lança à son rival, avec le sourire : « Mwen sot ba ou yon kal mizikal, mwen pral ba ou yon 2yèm sou teren. 2 kabès ! »
Le match se conclut sur un score de 1-1, avec un très beau but de Wébert Sicot. Et il fut interrompu par la pluie.
Coïncidence troublante ou clin d’œil du destin, la réalité avait reproduit presque à l’identique la fiction du sketch : même score, même pluie, comme si le ciel haïtien avait lui aussi décidé de jouer le jeu.
Ce match incarne à lui seul un point culminant de l’âge d’or de la musique haïtienne : une époque où l’imagination d’un homme suffisait à transformer une querelle artistique en grand spectacle populaire, et où la fiction, parfois, savait exactement ce que la réalité allait décider.

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