« Zetwal k’ap file » : Rebecca Jean, un pont poétique entre le Québec et les Antilles.

C’est un pont culturel aussi inattendu que bouleversant que nous propose Rebecca Jean avec «Zetwal k’ap file». L’autrice-compositrice-interprète montréalaise d’origine haïtienne vient de poser un geste artistique d’une immense sensibilité : adapter en créole Les Étoiles filantes, l’hymne immortel des Cowboys Fringants.

Pour mesurer l’ampleur du défi, il faut rappeler que l’œuvre originale n’est pas une simple chanson ; c’est un véritable monument national au Québec. Écrit par Jean-François Pauzé et porté par la voix unique du regretté Karl Tremblay, ce titre est un hymne intergénérationnel qui fait vibrer les foules depuis sa sortie. C’est une œuvre douce-amère d’une nostalgie pure, qui raconte le vertige de l’âge adulte, la routine qui s’installe et la pureté des souvenirs d’enfance qui s’envolent. S’attaquer à un tel morceau, ancré si profondément dans l’ADN et l’imaginaire québécois, demandait autant d’audace que de respect.

C’est pourtant là que le génie opère. Là où les Cowboys s’ancraient dans un folk-pop enveloppant, l’« Haïbécoise » Rebecca Jean choisit d’habiller ses étoiles d’un reggae fluide, cuivré et ensoleillé. Ce virage rythmique insuffle une brise nouvelle au texte. Le spleen d’origine, sans être dénaturé, se pare d’une douce chaleur tropicale. La cadence chaloupée du reggae accompagne la fuite du temps avec une sérénité nouvelle, transformant la mélancolie brute en une célébration lumineuse du moment présent.

Un véritable miracle linguistique.

Mais pour que cette greffe musicale prenne, il fallait d’abord réussir un véritable miracle linguistique. Conserver l’essence exacte de l’histoire tout en respectant la structure des rimes d’origine représentait un exercice méticuleux. Traduire un texte rimé dans une autre langue, avec un autre vocabulaire et pour une tout autre culture, sans jamais en perdre la charge émotive, relève du tour de force littéraire. Cet exploit rappelle la prestigieuse adaptation du poème « If » de Rudyard Kipling, si magnifiquement transposé en français par André Maurois.

Dans le cas de Zetwal k’ap file, le défi était tout aussi colossal : comment transposer des réalités purement nordiques dans l’imaginaire des Caraïbes ? Rebecca Jean en était consciente : « Igloo n’existe pas dans l’imaginaire haïtien ! » confie-t-elledans son communiqué de presse.

Pour contourner l’obstacle sans briser la magie, l’artiste a imagé le texte de manière magistrale. Les célèbres hivers de la chanson originale se transforment ainsi en créole : « Livè vini, n ap bwè fredi, n op konstwi kay nèj bò lari… » (L’hiver arrive, on boit le froid, on construit des maisons de neige au bord des rues…). Le rythme des mots épouse à la perfection la ligne mélodique d’origine, réussissant le pari ultime : générer exactement les mêmes émotions et faire vibrer la même corde sensible, mais dans la langue créole.

Lorsque les cœurs s’écoutent, les cultures se répondent en parfaite harmonie.

Au-delà de la prouesse technique et linguistique, ce qui bouleverse à l’écoute de Zetwal k’ap file, c’est sa profonde humanité. En faisant voyager ce chef-d’œuvre dans la langue de sa mère , Rebecca Jean offre bien plus qu’une simple reprise : elle tend un miroir universel. Elle permet à la communauté créolophone d’ici et d’ailleurs de s’approprier pleinement ce sentiment de nostalgie et ce vertige du temps qui passe, si chers au cœur du public québécois. Les souvenirs d’enfance partagés résonnent soudain avec la même force, qu’on ait grandi à l’ombre des palmiers ou sous les tempêtes de neige.

Ce morceau, soutenu par une vidéo d’une désarmante simplicité et d’une grande fraîcheur visuelle, est la preuve éclatante que la grande poésie n’a pas de frontières et que, lorsque les cœurs s’écoutent, les cultures se répondent en parfaite harmonie. Elle témoigne que lorsque la sensibilité est si vraie, les étoiles filantes brillent définitivement dans toutes les langues.

Tilou

Photos: Extraits de la vidéo et images du site www.rebeccajean.ca

Les commentaires sont fermés.